Une nuit, je fis un rêve. Je me trouvais, durant la journée, dans la petite salle à manger, avec mes frères et Grand-mère. Il régnait un profond silence. Le Soleil filtrait à travers les persiennes et venait éclairer la table sans nappe, où il n’y avait, au milieu, que deux bouteilles, une verte et une noire. J’étais sur ma chaise d’enfant. De l’autre côté, derrière la porte qui donne dans la chambre de Grand-mère, on entend un craquement. Grand- mère se lève et va voir ce qui se passe. Elle revient au bout d’un moment, très pâle, l’air triste, et dit : « Le Dragon est là-bas, et il veut l’un de vous. » Le silence n’en finissait plus. Sans doute un de mes petits frères pleurait ou protestait. Je descendis tout à coup de la chaise, et me dirigerai vers la chambre. Je poussai la porte. Il y avait une lumière rouge, diffuse, sur les grands murs tapissés de papier a fleurs, rouge aussi. Le seul meuble de la pièce, une grande armoire de noyer, attira mon attention. L’une des portes, celle de droite, était entrouverte : quelque chose de vert reluisait et bougeait dans l’entrebâillement, comme une jupe … Puis, je vis la queue et les petites mains du Dragon. Il s’apprêtait à descendre. Il descendit. Une sorte de crocodile, au ventre blanc, la bouche rose, ouverte, et des yeux infiniment tendres, bienveillants … On eût dit un enfant. Il semblait me connaître. « Comment peut-il vouloir me dévorer ? » pensais-je. Sans cesser de me regarder — mais non sans mal, vu sa masse —, la pauvre bête venait vers moi. Or voici qu’à ma gauche, sur le mur immense, se matérialisa une figure magnifique et non moins immense, en jupette rose, avec un casque, une cuirasse et une épée. C’était l’Archange Michel ( dont il y avait de nombreuses images dans un débarras de la maison ). Il sortit presque du mur, tendit le bras et me remit l’épée. Je me trouvai debout sur le col de la Bête, glaive en main — moi, pas plus haute que trois pommes —, avec un ordre reçu de l’Archange. La bête n’avait pas compris. Elle me regardait, et l’instant d’après se renversa sur le dos. Un flot rouge lui sortait de la bouche, comme un flot d’étoffe, mais les yeux restaient doux, infiniment calmes. Mieux même, tout l’or du couchant les submergea, et de cet or — des fleurs et de l’étoffe rouge qui lui sortait de la bouche — venait une voix merveilleuse, ténue : « Je t’aimais bien, disait-elle, je voulais t’offrir quelque chose … Et voilà que tu me fais du mal … » suivit alors un diminutif de mon prénom. Je cherchais aussitôt par terre la chose qu’il voulait m’offrir, je la cherchais avec terreur et désespoir, car je ne la méritais pas. Grand-mère entra dans la chambre, l’Archange rentra dans le mur. Étendu sur le sol, le Dragon s’éteignait peu à peu, comme une lumière. Je ramassais l’épée, petite, brisée. Le rêve se dissipa. Une émotion intense, inconnue, habitait à présent mon coeur … la douleur procurée à un ami, à un petit, une créature charmante.